Le voile de la peur
La pauvre Mahinur Özdemir, le jour où elle s’est retrouvée sur la liste cdH des élections régionales bruxelloises, ne pensait probablement pas qu’elle deviendrait une véritable star médiatique une fois élue… Mais bon, cette jeune femme a pour particularité d‘être la première députée voilée du pays. Et là, les passions se déchaînent, entre ceux qui prônent la tolérance et ceux qui y voient une marque d’intégrisme…
Disons-le tout net : je me sens plus proche de la première mouvance que de la seconde. Et je suis effrayé par certains raccourcis et amalgames servis comme arguments dans l’article “carte blanche” que j’ai choisi pour illustrer les tenants du “pas de voile au Parlement”…
Ainsi, le voile de Mahinur Özdemir serait “une attitude qui constitue un défi à l’opinion”, la marque d’un “activisme hostile à la démocratie” et de l’“activisme religieux”, et même “l’emblème des intégristes”… En gros, l’argumentaire repose sur la nécessaire distinction entre l’Eglise et l’Etat. Ce pourrait être pertinent, mais…
Si l’on ne tolère pas le voile, pourquoi tolèrerait-on d’autres “signes religieux distinctifs” ? : étoiles de David, croix catholiques, kippas, turbans et même – allons jusqu‘à l’absurde – le “troisième oeil” hindou ? Allons plus loin encore : on peut aussi interdire le port de la barbe (ça fait “intégriste musulman”, non ?) et les chauves (sans doute des bouddhistes ou des Hare Krishna !). Mais pourtant, on ne se soucie que du voile des femmes musulmanes, pour une raison toute simple : ce voile fait peur. Dans l’imaginaire collectif, depuis quelques années, le voile, c’est le premier pas vers la colonisation. C’est aussi le symbole de l’asservissement de la femme. Tiens, c’est bizarre, ça ! Vous admettrez qu’en siégeant au Parlement, elle ne fait pas très “femme servile”…
Continuons un peu à démonter l’argument : la jeune élue du cdH n’aurait pas à “apporter avec elle sa religion au Parlement”. Pourtant, on tolère depuis des lustres, et sans le moindre émoi, des partis politiques qui se revendiquent ouvertement chrétiens (CD&V, anciennement le PSC…). Il est illusoire de penser que la politique est philosophiquement et religieusement neutre ou doit idéalement l‘être : la politique est à l’image de la société qu’elle est censée représenter, elle est plurielle et influencée par des tas de choses, y compris les croyances, religions et appartenances de ceux qui la font.
Personnellement, je préfère largement une situation claire, où chacun expose les appartenances qu’il souhaite exposer aux autres, sans faire de prosélytisme, à une hypocrisie généralisée où tout le monde s’affiche parfaitement neutre et agit tout de même en fonction d’influences personnelles qu’il prend soin de dissimuler. Dans le cas qui nous occupe, le voile de Mahinur Özdemir est une marque de transparence, non d’opacité. Mais ceux qui ont peur préfèrent sans doute ne rien voir du tout.

Paléonora
10 juillet 09 #
Personnellement je suis entièrement d’accord avec toi, mais ton billet prend un nouvel écho en cette période où une mission d’information parlementaire réfléchit à l’interdiction du port du voile intégral sur le territoire national…
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“Asservissement de la femme”, “atteinte à la dignité”… au fait, est-ce qu’on leur a seulement demandé, à ces femmes, d’expliquer pourquoi elles portaient le voile ? Comme tu dis, les réponses risqueraient de faire peur : probablement beaucoup plus nuancées que les accusations qu’on leur porte… Et elles mettraient en avant l’ignorance de la plupart des gens à ce sujet.
Personne ne s’offusque que des femmes catholiques “prennent le voile” et se retirent de la vie civile pour vivre dans un monastère : même si on sait les dérives qui ont pu avoir lieu dans les siècles passé, personne ne parle de fondamentalisme ni d’asservissement mais bien de foi et de choix de vie. Une religieuse voilée inspire souvent l’incompréhension mais aussi le respect : pourquoi est-ce différent pour les musulmanes ?