Usagers de merde

13 mars 2010 + , + 2 commentaires.

Comme beaucoup d’autres notions dans notre paysage moderne, la “liberté d’expression” est un concept à géométrie variable. Deux jolis petits exemples vécus cette semaine sur le web…

1° Ne dites pas “de merde”

En début de semaine, la Société des transports interurbains bruxellois a réussi, grâce à ses avocats, à faire fermer un site web d’utilisateurs mécontents. S’inspirant du concept de viedemerde.fr, les concepteurs du site on baptisé fort logiquement leur bébé “****demerde.be” (remplacez les étoiles par l’acronyme de la société incriminée…). Le site se voulait être une sorte de “défouloir communautaire”, où chacun était invité à faire connaître les anecdotes de ses déboires divers avec la société de transports. Le succès fut immédiat, comme le courroux de la STIB, qui s’en offusqua via huissier et avocats et réclama la fermeture du site illico.

L’argumentaire était particulièrement savoureux : les deux aspects considérés comme “gênants” étaient :

  1. l’appellation du site (”N’importe quelle société ne peut accepter de voir son nom accolé à ‘de merde’“)
  2. le fait que le site, dans son contenu, ne propose rien de “constructif”

La Stib se réserve en outre le droit de poursuivre les concepteurs du site pour percevoir des indemnités, estimant que son image a été salie… Mais il paraît qu’il ne s’agit en rien de censure ou d’une quelconque atteinte à la liberté d’expression.

Toutefois, on peut s’interroger sur le procédé : si effectivement c’est le nom qui pose problème, il suffit de demander d’en changer, plutôt que faire fermer le site… Il me semble encore plus dommageable, en termes d’image, de montrer que l’on n’hésite pas à museler les usagers mécontents lorsqu’ils choisissent de s’exprimer. Par cette méthode d’intervention “musclée”, la Stib fait passer un déplorable message, qui pourrait être traduit ainsi : “Vos critiques ne nous intéressent pas, vous êtes juste des usagers de merde”.

C’est là aussi qu’on se dit que la Stib et ceux qui la font n’ont pas encore compris grand-chose à internet et à l’impact de ce média sur la gestion de son image… pour s’en convaincre, il suffit d’aller jeter un oeil sur le site de la Stib, scroller jusqu’en bas et cliquer sur “conditions légales”. Lisez, c’est instructif. Vous comprendrez pourquoi aucun lien direct n’est fait vers ce site depuis ma page – ce n’est pas une volonté délibérée, mais une interdiction édictée par la Stib… dingue, non ?

2° Et ma liberté d’expression ?

Je me suis baladé ces derniers temps sur certains journaux en ligne, et je constate parmi les lecteurs-commentateurs une sorte de “fronde” contre les médias. En effet, on voit de plus en plus d’utilisateurs d’internet crier à la censure et au complot simplement parce que certains articles peuvent être “commentés” et d’autres non. Un rapide tour d’horizon permet de constater que les articles pour lesquels les commentaires ne sont pas possibles ont deux caractéristiques :

  1. ils portent sur des sujets relativement sensibles, à forte probabilité de “dérapages” (en particulier les sujets relatifs à l’immigration, ce genre de trucs)
  2. si les commentaires ne sont pas disponibles, le quotidien propose un lien vers les forums pour ceux qui veulent réagir.

Mais bon, si on suit l’argumentaire des “frustrés”, les commentaires sous un article ou un sujet de forum, c’est pas du tout du tout pareil en termes de liberté d’expression. C’est bien mieux d’avoir son commentaire (limité à 1000 caractères) sous un article en page d’accueil, plutôt que d’aller s’enterrer sur un forum où les contributions ne sont pas limitées en longueur. Bref, c’est beaucoup mieux de réagir à chaud en quelques mots sous un article plutôt que chercher à développer une réflexion, c’est beaucoup plus sain pour la démocratie. Donc, si on ne peut pas commenter sous l’article, on hurle à la censure et au complot des médias à la solde des pouvoirs publics.

Sauf que la censure, c’est pas ça du tout. Une censure est un contrôle a priori des publications par une autorité chargée de déterminer ce qui peut ou non être publié. La décision de censurer ou non est prise en fonction du contenu de la publication. Dans le cas qui nous occupe, rien de tel : on bloque simplement un moyen d’expression, mais on le bloque pour tout le monde. Et en plus, on renvoie l’internaute vers un autre moyen d’expression que l‘éditeur juge plus approprié au débat. Chacun est toujours libre d’aller exposer son avis sur le forum, d’ouvrir un blog pour donner son avis sur la question, ou d’aller commenter la même actu ailleurs si les conditions lui plaisent davantage.

Le problème, c’est qu’avec internet, certains ont oublié le passé. Il y a 10 ans à peine, il n‘était pas possible de commenter un article sur le web, le contenu était statique et très peu interactif. Il y a 20 ans, la seule manière d’interagir avec un journal était d’envoyer un “courrier des lecteurs”, qui pouvait être publié… ou non, à la discrétion du responsable éditorial de la rubrique. Mais maintenant qu’on peut commenter et réagir à chaud, on estime que c’est un droit et même plus que ça. Les “frustrés” qui hurlent à la censure estiment que le média a le devoir de permettre à ses lecteurs de tout commenter comme ils le souhaitent, sans contrôle. Malheureusement pour eux, ce n’est pas le cas. Les entreprises de média ne sont absolument pas obligées d’ouvrir leurs colonnes à leurs lecteurs, qui peuvent de toute façon s’exprimer librement par d’autres canaux.

C’est marrant, d’ailleurs, parce que du temps où j‘étais toujours chercheur à l’ULB, les principaux quotidiens belges sont passés à cette formule permettant aux utilisateurs de commenter les articles – c‘était la grande vague “web 2.0”. Et je m‘étais déjà dit à l‘époque que ça allait rapidement tourner au joyeux bordel genre “café du commerce en ligne”. Car malheureusement, le système a deux vices importants :

  1. il donne la parole à tout le monde, mais seuls ceux qui veulent vraiment faire passer leur message prennent le temps de le faire, et ce sont souvent les plus “radicaux” qui s’engouffrent les premiers dans la brèche.
  2. le système des commentaires limités en caractères oblige l’internaute à résumer son propos, ce qui engendre des malentendus, mais aussi développe une certaine “radicalisation” du propos en question (il faut que le message passe et qu’il interpelle rapidement, donc il faut faire dans la formule choc).

Au final, c’est génial : personne n’est content : les sociétés ne veulent pas qu’on puisse les critiquer librement (alors qu’on accepte la pub comparative – je me marre !), et les usagers estiment qu’on doit leur permettre de s’exprimer partout librement et que toute entrave à leurs “préférences d’expression” est une atteinte à une liberté fondamentale.

It’s a mad, mad world…

Commentaires

  1. As
    13 mars 10 #

    Moi je profite donc de ma liberté à te commenter, vu que tu m’en laisses l’occasion :)

    Un peu agressif sur la forme (Joël en colère, ça fait peur! ^^), mais sur le fond, je suis totalement d’accord avec toi !

  2. Le Zap's
    15 mars 10 #

    Si mes souvenirs sont exacts (mais google est mon acolyte),
    En 1982, avant Internet et ses sites de M., les clashs chantaient :
    You have the right to free Speech
    as long as you’re not Dumb enough
    to actually try it.

    Ne diabolisons pas le messager … Interrogeons nous sur le message.

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