Pourquoi faire de la photo ?

réflexion

Je n’ai pas la prétention d’être un grand photographe, ni même de réaliser des clichés qu’on pourrait qualifier d’artistiques. Ma « production » est épisodique, parcimonieuse, sans aucun doute décousue. Je suis absent des réseaux de partage comme Instagram, et si j’ai un compte Flickr, c’est par habitude. Lui non plus d’ailleurs, n’est pas souvent mis à jour. Je trouve que c’est très bien ainsi. Mais malgré tout, il m’arrive parfois de me poser la question « fondatrice » : « Pourquoi est-ce que je fais de la photo ? ».

On peut évidemment lire des tas d’articles sur le sujet. Les blogueurs photo doivent à peu près tous avoir leur avis là-dessus, et même des magazines en font des numéros spéciaux en posant cette question à une kyrielle de photographes connus et reconnus. Chacun a évidemment sa réponse personnelle, mais tous sont sans doute d’accord sur un point : l’intérêt de se poser la question.

Pourquoi se poser la question ?

Avant de chercher la réponse à une question de ce genre, j’ai pour habitude de me demander « pourquoi me poser la question ? ». Qu’est-ce que la réponse à une telle question pourra m’apporter, en ai-je vraiment besoin ? C’est la première chose qui me dérange dans ce débat : l’espèce d’unanimité qui règne sur la nécessité de se poser la question.

Après tout, si vous aimez prendre des photos sans vous prendre la tête, juste parce que cela vous amuse, quel est le problème ? Pourquoi faudrait-il vous torturer l’esprit ? Le fait de laisser cette interrogation de côté parce qu’on ne la considère pas pertinente pour soi-même est une option tout à fait valable, et qui conviendra parfaitement à la majorité de ceux qui prennent des photos.

Commencer à se demander pourquoi, c’est déjà perdre un peu l’insouciance du débutant par rapport à ce que l’on fait. Le premier pas dans l’intellectualisation d’une démarche. Certains diront que c’est la seule façon de progresser. C’est sans doute vrai.

En ce qui me concerne, « pourquoi est-ce que je fais de la photo ? » est une question que je me pose souvent, depuis pas mal de temps, et sans arriver à y trouver une réponse que j’estime satisfaisante. Mais puisqu’elle se présente à nouveau, autant s’y confronter.

Les réponses habituelles

Qu’est-ce qui peut bien nous pousser à enregistrer des images ? Risquons-nous à 4 propositions :

  • Pour le plaisir: un plaisir multiple. Celui d’acheter un bel appareil, de l’utiliser, de voir le résultat, de partager ses images. Un plaisir éphémère qui durerait le temps que dure « la nouveauté du jouet ».
  • Pour capturer l’instant présent et le garder en mémoire: en gros, pour « documenter sa vie ». Ce sont les photos des grands moments en famille, les photos et albums de vacances, les selfies… Avec pour écueil le fait que si on passe son temps à en faire des photos, on ne vit pas vraiment l’instant.
  • Pour capturer la beauté du monde: collectionner les beaux paysages, les jolis portraits. Avec le risque de produire des images vides de sens, pareilles à des centaines d’autres.
  • Pour dire quelque chose: c’est la démarche artistique proprement dite. Une photo réfléchie, qui interpelle, choque, émeut, fait réfléchir… Et qui serait en quelque sorte la seule photographie réellement « intéressante ».

Mais finalement, si on creuse un peu, on constate que les 3 premiers points sont aussi des « choses à dire » à travers la photo. Témoigner d’un plaisir, documenter sa vie et transmettre des témoignages en images, immortaliser ce que l’on trouve beau, c’est aussi « dire quelque chose ». Cela ne correspond peut-être pas à des attentes « artistiques », mais dans le fond, pourquoi le message d’une photo devrait-il nécessairement être adressé à un cénacle de spécialistes et de connaisseurs (et validé par eux) ?

Les trois premiers points de cette liste correspondent aux photographes qu’on qualifiera d’ « amateurs ». Le photographe qui intellectualise sa démarche pour en faire un travail qui « dit quelque chose » est déjà dans l’optique artistique, qui implique une validation par les pairs. Du temps de la photographie argentique, être un parfait amateur était déjà le lot de la vaste majorité des utilisateurs d’appareils photo. Cela ne posait problème ni aux amateurs eux-mêmes, ni aux professionnels, ni à ceux qui se revendiquaient « artistes ». Pourquoi devrait-il en être autrement aujourd’hui ?

Ce qui a changé

Ma grand-mère était une photographe amateur acharnée. Elle consommait des dizaines de films par an, et nous abreuvait de souvenirs photographiques. Elle était l’exemple parfait du photographe qui rentrait dans les catégories 1, 2 et 3. Je pense qu’à aucun moment elle ne s’est interrogée sur le « pourquoi », la « raison profonde » ou le « propos artistique » que pouvaient avoir ses photos. Ses clichés lui ont survécu, elle les a transmis à ses petits-enfants. J’ai à ma disposition plusieurs dizaines d’albums remplis de souvenirs.

Elle n’a pas connu la photographie numérique, ma grand-mère. En tout cas pas du côté du viseur.

Lugano 1977

Mon grand-père, photographié par ma grand-mère, Lugano, 1977

Avec la photographie numérique, les photographes amateurs ont gagné un outil formidable : le coût d’une photo devient virtuellement nul. Si le cliché est raté, on l’efface simplement de la carte mémoire, et on peut en prendre un autre. Cela ne coûte plus rien, et on peut mitrailler à l’envi, sans réfléchir autant qu’avant, où il fallait s’assurer un minimum de ne pas gaspiller de la pellicule. C’est ainsi qu’au lieu de revenir de vacances avec 200 photos, on revient avec 2000 qui de plus, ne prennent plus de place physique puisqu’elles sont gentiment stockées sur un disque dur.

C’est la deuxième grande nouveauté due à la photographie numérique : on n’imprime plus, ou si peu. Les services en ligne changent un peu la donne aujourd’hui, mais imprimer ses photos reste une démarche dont peu d’amateurs sortent satisfaits. Imprimer chez soi coûte une fortune en encre, pour un résultat toujours hasardeux. Dans la plupart des cas, on préfère montrer ses photos sur le grand écran du salon, ou les partager en ligne via les réseaux sociaux. Ça ne coûte rien, et le plaisir est pratiquement le même, non ?

Troisième nouveauté, justement : internet. D’abord avec les forums de photo, puis avec les réseaux sociaux. Et tous les usages qui se sont développés autour. Le partage, les selfies, les groupes « critiques », les sites web perso, les galeries Flickr… Là où il y a 20 ans, on présentait ses photos seulement à la famille et aux amis, il semblerait aujourd’hui qu’il faille absolument les présenter au monde. Du coup, chacun a son avis et le donne. Et l’on finit par prendre des photos en fonction de l’accueil qu’elle pourront recevoir sur Facebook ou Instagram.

Le long chemin virtuel du photographe amateur

Aujourd’hui, avec les outils de partage sur le web, la photo est une activité qui peut vite devenir anxiogène. Ça s’installe petit à petit. On commence par réaliser quelques belles images avec son smartphone ou un petit appareil compact, puis on se prend au jeu de la progression. On regarde ses photos, on n’est pas pleinement satisfait pour des tas de raisons (« trop de déchet », « pas aussi belles que celle de l’autre pro, là, sur internet », « pas autant de likes que… »), et on décide d’améliorer sa pratique photographique. On cherche conseil sur les forums spécialisés, on s’inscrit dans un photo-club local, on s’achète du matériel plus « pro » (« parce que tu comprends, avec un objectif de kit, tu n’arriveras à rien… »), on lit ou on regarde des tutos, on prend des cours, on se met à la retouche, on achète des magazines spécialisés, on lit des articles, on s’abonne à des chaînes Youtube…

Pour commencer, le photographe amateur soucieux de s’améliorer finit presque immanquablement par développer un SACM (syndrome d’acquisition compulsive de matériel). D’abord un reflex, puis un nouvel objectif plus performant, puis un autre, puis on change de boîtier en espérant franchir un palier, faire de meilleures photos… Et un beau jour on finit par s’apercevoir qu’on s’intéresse finalement plus au matériel qu’à l’activité qui consiste simplement à faire des photos, à produire des images. Et même lorsqu’on sort la tête des comparatifs et des débats sans fin sur le matériel, lorsqu’on a fini par identifier (et s’offrir) le matériel qui nous convient le mieux, ce n’est pas terminé. En fait, la pression ne fait même que commencer…

Car l’envie de produire de meilleures images est toujours là. Une fois qu’on a compris que finalement, le matériel n’importe pas tant que cela, toute la pression qu’on peut se mettre se reporte sur un seul facteur : la créativité. Donc on poste ses images, on les retravaille, on demande des critiques constructives, on est à l’affût de l’approbation des autres photographes du web. Ce qui importe, ce sont les likes sur Facebook et Instagram, les followers, les abonnés sur Flickr… Bref, on cherche à sortir des photos qui plaisent au plus grand nombre.

C’est à ce moment que le doute et l’envie s’installent.

Le doute, parce que dans la cohorte des producteurs d’images du web, il y en aura toujours qui auront plus de succès, ou qui prendront les clichés que vous rêveriez de prendre. On doute de son talent, de sa créativité, de ses capacités (parfois à nouveau de son matériel !).

L’envie, parce que ces gens qui postent des photos formidables semblent avoir des vies formidables. S’ils ne vivent pas dans des paysages paradisiaques, ils voyagent constamment dans des régions que vous rêvez de visiter. Ou ils disposent de tout un réseau de modèles, ou vivent dans de grands centres urbains quand vous rêvez de vous lancer dans la photographie de rue, alors que vous êtes bloqué à la campagne par un boulot à temps plein qui réduit considérablement vos possibilités de sorties photo… Bref, vous enviez leurs photos, mais surtout leur situation. Y’en a même qui peuvent s’offrir un Leica ! C’est sûr qu’avec un Leica, tout serait différent…

Puis un jour, vous tombez sur un article qui pose la question « Pourquoi faites-vous de la photo ? ». Et parfois, sur des réponses comme le point 4 du début de l’article, qui achèvent de vous décourager en laissant entendre que, si vos photos n’ont « rien à dire », ce n’est pas la peine de les poster sur le web ou d’en pourrir les forums d’amateurs, car les gens talentueux et qui ont une vraie maîtrise ont autre chose à faire que de subir vos clichés et vos avis de débutant.

Progressez

En soi, vouloir progresser est une très bonne chose.

Apprendre à mieux maîtriser son matériel, c’est s’assurer moins de frustration et plus de satisfaction personnelle. Cela aide aussi à comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’opter pour un nouveau matériel plus cher, que cela n’amènera pas nécessairement plus de satisfaction.

Apprendre les trucs et astuces permettant de mieux jouer avec la lumière lors de la prise de vue, c’est pareil : moins de frustration, plus de satisfaction.

Apprendre à éviter les erreurs qui transforment une bonne photo sur écran en une mauvaise sur papier, c’est encore pareil.

Mais tout cela, il faut le faire pour soi-même. Et pour ceux à qui vous destinez vraiment vos photos. Ceux à qui elles devront parler au-delà de leurs qualités techniques.

La photographie comme moyen d’expression

Comme n’importe quelle autre discipline reconnue comme « artistique », la photographie est avant tout un moyen d’expression. Une manière d’exprimer, différente du langage usuel, au-delà des mots. Chacun est libre d’exprimer ce qu’il souhaite à travers la photo, la peinture ou la musique. Et il n’est pas nécessaire de savoir expliquer ce que l’on souhaite exprimer pour l’exprimer tout de même. En fait, il n’est même pas absolument nécessaire de maîtriser tous les codes formels du langage. Dire quelque chose de manière maladroite est parfois (souvent) plus touchant qu’un discours magnifiquement construit.

Lorsqu’un amateur prend une photo, ou peint un tableau, ou joue un morceau à la guitare, il le fait d’abord pour lui, parce que cette activité lui plaît, parce qu’il se sent à l’aise avec cette manière de s’exprimer. Il le fait aussi parfois pour les autres. C’est une façon de dire ce qu’on aime (ou pas), qui on est (ou pas), ce qui nous rend heureux (ou pas), ce qui nous intéresse (ou pas).

L’artiste qui prend une photo, peint un tableau ou joue un morceau de guitare le fait-il pour d’autres raisons ? A-t-il déjà en tête la façon dont son œuvre va être perçue, les discours qu’il va devoir élaborer autour d’elle, la façon dont il va devoir la défendre ? A-t-il aussi des choses plus fondamentales à exprimer que l’amateur ? Ou est-ce seulement, pour lui aussi, un moyen d’expression plus confortable que le langage usuel ? Que demande-t-on finalement à l’artiste : produire de l’art, ou produire un discours sur son art ?

Pour qui faites-vous de la photo ?

Cette question, je l’ai lue sur le blog d’Eric Kim. Au départ, je n’y ai pas trop prêté attention, je ne me sentais pas plus concerné que cela, mais j’ai tout de même lu l’article. Et au final, je pense qu’elle met le doigt sur quelque chose d’essentiel.

À qui s’adressent vraiment vos photos ? À qui doivent-elles parler ou plaire ?

L’avis de quelques inconnus sur le web, même s’ils sont des professionnels reconnus, compte-t-il à ce point pour vous ? Le nombre de likes que peut récolter votre photo sur Instagram ou sur Flickr est-il à ce point important ? Est-ce que l’avis de ces inconnus est vraiment ce qui vous motive à prendre votre appareil avec vous et à appuyer sur le déclencheur ?

Si votre ambition est d’être exposé en galerie et de vendre des tirages, ou de travailler pour des magazines et des clients prestigieux, peut-être. Dans ce cas, le web où se mêlent amateurs et débutants n’a rien ou si peu à vous apporter. Et la question philosophique « Pourquoi est-ce que je fais de la photo ? » se posera sans doute à vous. Mais même alors, rien ne vous oblige à y répondre avec un discours bien construit qui satisfera les critiques. Si vous êtes artiste, vous devez pouvoir vous exprimer à travers votre art, pas nécessairement être capable de l’exprimer avec un autre langage.

Si comme l’immense majorité des photographes amateurs, vos photos se destinent avant tout à vos proches, pas la peine de vous prendre la tête.

Réalisez les plus beaux clichés que vous pouvez, avec les moyens dont vous disposez.

Apprenez via les forums, les magazines et les tutos à améliorer votre technique si vous souhaitez aller plus loin pour votre propre satisfaction. Donnez-vous le temps de progresser.

Ne vous ruinez pas en matériel. À moins de vouloir imprimer en très grand format ou de réaliser des effets très prononcés, un bon compact ou un reflex d’entrée de gamme suffit largement à votre usage.

Partagez vos photos comme bon vous semble avec ceux à qui vous les destinez. C’est leur avis, leur sourire qui compte.

Soyez fier d’être un artiste amateur. Le fait d’être amateur ne vous rend pas moins légitimement artiste. Vous avez quelque chose à dire. Vous ne savez peut-être pas quoi exactement, vous vous exprimez peut-être maladroitement, mais c’est là.

Vos photos ne diront sans doute rien aux grands professionnels. Mais elles parleront à vos proches.

Et laissez braire les critiques d’art.