The Americans, de Robert Frank

inspiration, lecture, photographie

Récemment, la femme de ma vie m’a offert un exemplaire de la nouvelle édition de The Americans, l’œuvre de référence de Robert Frank. Un livre intimidant, précédé par son énorme réputation. Le genre que l’on ouvre avec une pointe d’appréhension, en se demandant si l’on sera à même de profiter pleinement de l’expérience…

Autant le dire tout de suite et très simplement : j’ai adoré.

Quelques petits conseils tout personnels, avant de s’aventurer dans les quelques 80 clichés de Robert Frank : soignez l’ambiance. Un bon fauteuil confortable, défoncé juste ce qu’il faut, une lumière pas trop agressive, et une bonne playlist un peu americana (sans aller jusqu’à des musiques pur jus de l’époque, je recommanderais, en toute subjectivité, des titres comme le somptueux Telegraph Road de Dire Straits, Drive, Try not to Breathe et Nightswimming de R.E.M., quelques bons titres de The National, l’album Devils & Dust de Springsteen…). Une bonne bière bien houblonnée à portée de main, c’est bien aussi.

On embarque donc pour un voyage à travers l’Amérique de la fin des fifties, aux côtés de celui qu’on peut considérer comme un des pères fondateurs de la Street Photography. Et de fait, on comprend assez vite ce que ce courant aujourd’hui très populaire doit à un auteur comme Robert Frank – en bien comme en mal, d’ailleurs. On sent bien la pointe d’influence de Cartier-Bresson dans la façon de saisir quelques instants décisifs teintés d’humour, notamment (une technique très utilisée par les photographes de rue d’aujourd’hui, et dont le charmant Henri raffolait, consistant à déterminer un cadre et un environnement intéressant, et à attendre patiemment qu’un badaud à l’allure appropriée vienne s’y inscrire). On y retrouve aussi des cadrages et des points de vue que l’on peut penser improbables (pas académiques, en tout cas), mais qui fonctionnent à merveille. En gros, les recettes de la photographie de rue n’ont guère changé depuis Robert Frank.

Ce qui fait la différence, selon moi, c’est que Robert Frank ne s’arrête pas à la rue, ne reste pas cantonné au monde des trottoirs. Il se frotte à toutes les strates de la population, trouve de la poésie dans de petits détails d’intérieurs, de l’émotion dans des endroits déserts. Et bien plus qu’une simple somme de clichés, il parvient à en faire une véritable histoire. The Americans n’est pas un simple ouvrage photographique, c’est quasiment un synopsis de film, avec des scènes fortes et d’autres moins. Avec aussi des motifs récurrents, qui rythment l’histoire (les croix, les juke-boxes, les voitures, la Star-Spangled Banner…). Ce n’est pas juste une collection de clichés, c’est un tout. Et une très grande leçon d’editing, qui restitue avec force ce que devait être la vie aux States à la fin des années 50 – une période dite dorée que ce bel ouvrage aide à relativiser.

Ce qui frappe aussi, finalement, c’est l’humilité de l’auteur. Robert Frank ne cherche pas à faire de la photo artistique, à « constituer une œuvre ». Du début à la fin, on sent que ce qu’il cherche avant tout à travers The Americans, c’est raconter une histoire, très simplement. À faire passer des émotions. Et en cela, il m’a fait revenir en mémoire une phrase que j’adore, et qui devrait être la devise de tout candidat auteur (en texte, en photo ou en quoi que ce soit) :

C’est l’histoire, pas celui qui la raconte.

-Stephen King, « La Méthode respiratoire »

Donc, en guise de conclusion, si vous aimez la photo et que vous pouvez vous en procurer un exemplaire, n’hésitez surtout pas !